Actualité industrie · 2026-09-12

ADOX Color Mission Helios : deux ans et demi à attendre une pellicule qui n'existe pas encore dans les rayons

Janvier 2024. ADOX publie sur son site allemand une annonce qui fait rapidement le tour des forums et des newsletters argentiques : un deuxième film couleur est en préparation, appelé Color Mission Helios, un négatif C-41 à ISO 3, grain quasi-invisible, couleurs pastels. Le film est décrit comme "un film couleur simplifié avec seulement quatre couches et une sensibilité très basse." Sa sensibilité nominale est de seulement ISO 3, avec une sensibilité utilisable de ISO 1,5.

La communauté argentique en ligne reçoit la nouvelle avec enthousiasme, et pour cause : dans un marché couleur qui n'a pratiquement rien à offrir en dessous de ISO 100, l'idée d'un film couleur ultra-lent conçu pour la lumière abondante et les longues expositions représente quelque chose de rare. ADOX précise alors être en train de poser les dernières couches sur sa machine de coating en Suisse, et espère pouvoir offrir du film 35 mm et des feuilles pour la saison suivante.

On est maintenant en septembre 2026. Le film n'est toujours pas dans les rayons. En juin 2026, la newsletter Eclectachrome note qu'un article de janvier (2025 ou 2026, l'année n'est pas précisée sur le site ADOX) annonce encore que Helios sera lancé "bientôt", concluant avec une certaine impatience : "quand, exactement, ADOX?"

C'est une bonne question. Et pour y répondre honnêtement, il faut comprendre ce que représente vraiment la fabrication d'un film couleur.

Ce qu'est réellement le Color Mission Helios

ADOX décrit Helios comme un film couleur simplifié, "pour débutants" selon leurs propres mots, avec seulement quatre couches de couleur et une sensibilité très basse. Ça peut sembler étrange de qualifier un film à ISO 3 de "pellicule pour débutants", mais l'idée est ailleurs : en réduisant la complexité chimique de l'émulsion, ADOX cherche à maîtriser entièrement le procédé depuis sa machine suisse, sans dépendre de fournisseurs d'émulsions extérieurs.

La sensibilité ultra-basse rend le film idéal pour les longues expositions, notamment pour "effacer" les personnes en mouvement dans les paysages urbains. Les images témoins publiées par ADOX montrent des tons chauds, légèrement rosés, une finesse de grain qui rappelle certaines diapos. Selon Kosmo Foto, les images présentées montrent un grain extrêmement fin et une dominante rougeâtre qui ressemble à du film inversé ou à certains films couleur périmés.

C'est une contrainte réelle, mais c'est précisément ce qui ouvre des usages particuliers : architecture, paysage urbain en été, studio lumière continue.

Le film sera traitable en C-41 standard, ce qui est une bonne nouvelle. Pas besoin de procédé exotique chez le labo ou à la maison.

Pourquoi fabriquer un film couleur est si difficile

Pour comprendre les délais, il faut avoir une idée de ce que ça implique de produire un film couleur à petite échelle.

Un film noir et blanc moderne comporte généralement une couche sensible principale, parfois deux ou trois selon la latitude recherchée, plus des couches antihalation et de protection. C'est complexe, mais gérable avec une machine de coating de taille modeste. Un film couleur conventionnel, lui, peut empiler jusqu'à douze à quinze couches distinctes, chacune sensible à une portion du spectre différente, avec des couplers chimiques qui doivent réagir précisément au moment du développement C-41. La moindre variation de temperature d'enduction, d'épaisseur de couche ou de formulation chimique produit des dominantes, des décalages de couleur, ou pire, une instabilité à la conservation.

Comparaison du nombre de couches : film noir et blanc vs film couleur conventionnel vs Color Mission Helios N&B Couleur conventionnel Helios (4 couches) Protection Couche sensible Antihalation ≈ 3 couches 12 à 15 couches 4 couches Complexité croissante de l'émulsion (schéma qualitatif)
Représentation qualitative du nombre de couches selon le type de film. Les valeurs exactes varient selon les fabricants et les formulations.

ADOX opère depuis 2015 une machine de coating de taille moyenne, anciennement celle d'Ilford Imaging (Ciba Geigy), installée à Marly, en Suisse. C'est sur cette machine qu'ont été produits les films CHS 100 II, Scala 50, et le premier Color Mission. Mais ce même équipement a ses limites : chaque nouvelle formulation demande des tests d'enduction, des ajustements, des lots d'essai, et souvent des reprises. ADOX a d'ailleurs mentionné dans un forum de discussion que la demande pour le Color Mission original avait été "100 fois supérieure à ce qu'ils anticipaient", ce qui les avait poussés à accélérer le lancement de Helios bien avant ce qu'ils avaient initialement prévu.

Il y a aussi la réalité des matières premières. Les produits chimiques pour les émulsions couleur ne sont plus produits par de nombreux fournisseurs dans le monde. Depuis la fermeture progressive des divisions film de Kodak, Agfa et Fuji au tournant des années 2000, l'approvisionnement en couplers et en gélatine photographique de qualité s'est considérablement rétréci. Pour un fabricant de la taille d'ADOX, négocier ces approvisionnements prend du temps et dépend parfois de la bonne volonté de grands acteurs industriels qui n'ont pas forcément intérêt à faciliter la vie d'un concurrent artisanal.

Un vide de marché bien réel

Ce qui rend l'attente particulièrement frustrante pour la communauté, c'est que le créneau visé par Helios est presque entièrement désert.

En 2026, si vous voulez un film couleur négatif en dessous de ISO 100, vous avez essentiellement une option grand public : le CineStill 50D, qui est lui-même une version dépouillée et remise en boîtier du Kodak Vision3 50D, un film cinéma. C'est un excellent film, mais son prix est élevé, sa disponibilité inégale selon les marchés, et son rendu très particulier (halos sur les hautes lumières dus à l'absence de couche antihalation) ne convient pas à tous les sujets.

Avant ça, on pouvait compter sur le Kodak Ektar 100, qui n'est pas lent au sens strict mais reste le film couleur à grain le plus fin du catalogue Kodak actuel, idéal pour la lumière du jour. Mais entre ISO 50 et ISO 3... il n'y a rien. Le créneau qu'ADOX cherche à occuper avec Helios est objectivement vide, et ça depuis des décennies. Les films ultra-lents comme le Kodachrome 25 ou le Fujichrome Velvia 50 en diapositive appartiennent à une autre époque.

Positionnement des films couleur disponibles selon leur sensibilité ISO, de ISO 3 à ISO 800 3 50 100 400 800 ISO zone vide Helios (attendu) CineStill 50D Ektar 100
Positionnement qualitatif sur l'axe des sensibilités. La zone entre ISO 3 et ISO 50 est aujourd'hui déserte en film couleur négatif grand public.

Si Helios sort un jour, il se retrouvera pratiquement seul dans sa catégorie. C'est à la fois une opportunité commerciale évidente et une pression supplémentaire : les attentes sont maintenant très hautes.

L'état de l'annonce en 2026 : patience, mais limite

La newsletter Eclectachrome, qui suit l'actualité argentique de façon régulière, notait en juin 2026 que le post ADOX annonçant Helios "bientôt" ne portait pas de date visible, laissant planer le doute sur l'année exacte à laquelle il avait été rédigé. C'est symptomatique d'un problème de communication : ADOX est une petite structure, et les mises à jour publiques en anglais arrivent souvent avec retard par rapport au site allemand. La communauté anglophone suit donc l'actualité Helios à travers des bribes traduites, des captures d'écran et des newsletters de tiers.

Ce n'est pas une critique facile à faire à une PME qui produit artisanalement des films que personne d'autre ne fabrique plus. Mais quand une annonce reste dans un état de "prochaine saison" pendant deux ans et demi, sans date, sans lot de précommande, sans communication structurée sur les obstacles rencontrés, la confiance s'érode. Certains photographes qui avaient réservé leur enthousiasme pour Helios commencent à se demander si ce film verra jamais le jour sous sa forme annoncée.

Ce qu'on peut faire en attendant

Si l'idée d'un film ultra-lent pour la lumière forte vous intéresse mais que vous ne voulez pas attendre indéfiniment, voici quelques pistes réelles :

Pour le grain ultra-fin en couleur : le Kodak Ektar 100 reste une valeur sûre, avec un grain que beaucoup comparent aux diapos de l'époque. Il se comporte bien en pleine lumière et supporte une légère surexposition sans perdre ses couleurs.

Pour les longues expositions en couleur : le CineStill 50D donne des résultats remarquables en lumière naturelle directe. Son ISO 50 impose le trépied en intérieur, mais c'est exactement là où ses qualités s'expriment le mieux : architecture, paysage statique, lumière dorée.

Quand Helios arrivera, si les promesses tiennent, ce sera probablement un film difficile à utiliser au quotidien mais capable de rendus qu'aucune autre pellicule couleur disponible ne peut reproduire. Vaut-il la peine d'attendre? Ça dépend de ce que vous photographiez. Pour quelqu'un qui travaille en plein soleil, avec trépied, sur des sujets sans mouvement, la réponse est probablement oui.

Pour aller plus loin

  • Kodak Ektar 100 : le film couleur à grain le plus fin disponible en 2026, excellent point de départ pour comprendre ce que "grain fin" signifie en couleur avant l'arrivée d'Helios.
  • CineStill 50D : le seul film couleur négatif sous ISO 100 qu'on peut acheter aujourd'hui. Disponible chez la plupart des revendeurs argentiques en ligne, dont Freestyle Photo et Moment.
  • Page ADOX Color Mission Helios (adox.de/color-mission-helios) : la source officielle, en anglais et en allemand, pour les mises à jour. À consulter directement plutôt qu'à travers des relais.

Sources