Fabriquer son sténopé 35mm et tirer ses premières images sans objectif
Le sténopé, c'est la photographie réduite à son strict minimum : une boîte étanche à la lumière, un trou minuscule dans une feuille d'aluminium, et un film. Pas de verre, pas de lentille, pas de mise au point à faire. Et pourtant, les images qui en sortent ont un caractère particulier, une douceur et une profondeur de champ quasi infinie que les objectifs les plus sophistiqués ne savent pas reproduire.
C'est aussi l'une des pratiques argentiques les plus accessibles. Le matériel de base coûte presque rien. La fabrication prend une après-midi. Ce qui prend du temps, c'est comprendre le calcul de l'ouverture et apprivoiser les temps d'exposition, qui se comptent en secondes ou en minutes plutôt qu'en fractions de seconde.
Ce qu'est réellement un sténopé
Le principe remonte à la camera obscura : la lumière qui traverse un très petit orifice projette une image inversée sur la surface opposée. Plus le trou est petit, plus l'image est nette, jusqu'à un certain point. En dessous d'un diamètre critique, la diffraction prend le dessus et l'image redevient floue. Il existe donc un diamètre optimal pour chaque distance trou-film, et c'est là qu'intervient un peu de calcul.
La formule classique, dérivée des travaux de Lord Rayleigh, donne le diamètre optimal d'un sténopé :
d = 0,036 × √f
où d est le diamètre du trou en millimètres et f est la distance entre le trou et le film, également en millimètres. Pour un sténopé 35mm avec une distance trou-film de 50 mm, ça donne un trou d'environ 0,25 mm. Pour une chambre 4×5" avec 100 mm de distance, on tourne autour de 0,36 mm.
Le nombre f/ effectif se calcule ensuite simplement : f/ = f ÷ d. Avec les exemples ci-dessus, on obtient respectivement f/200 et f/278. Ce sont des ouvertures très petites, ce qui explique les temps d'exposition longs. Par beau soleil, à f/200 et avec un film ISO 100, on parle facilement de 2 à 4 secondes. Par temps couvert ou à l'intérieur, comptez plusieurs minutes.
Fabriquer un sténopé 35mm en carton
Ce qu'il faut
- Une boîte rigide en carton ou en bois fin (une ancienne boîte à chaussures, une boîte à cigares ou une boîte de métal)
- De la peinture noire mat ou du tissu flock noir pour l'intérieur
- Une feuille de canette d'aluminium (une vieille canette de boisson aplatie fait très bien l'affaire)
- Une aiguille de couture fine ou une pointe de compas
- Du papier d'émeri très fin (grain 1000 ou plus) pour amincir l'aluminium à l'endroit du trou
- Du carton noir rigide pour les cloisons internes
- Du gaffer tape noir ou du ruban noir mat
- Deux bobines 35mm : une pleine et une vide pour enrouler le film
La construction
La boîte doit être absolument étanche à la lumière. L'intérieur doit être entièrement peint en noir mat ou tapissé de tissu flock, pour éliminer les reflets parasites qui nuisent au contraste.
La paroi avant reçoit le sténopé : découpez un carré d'environ 15 mm dans le carton, et fixez par-dessus un morceau d'aluminium dans lequel vous aurez percé votre trou. Le secret d'un bon trou, c'est de travailler sur un aluminium très aminci. Poncez la feuille avec le papier d'émeri jusqu'à ce qu'elle soit presque translucide à cet endroit, puis percez délicatement avec l'aiguille en tournant sans forcer. Un bon trou est circulaire, sans bavures. Examinez-le en le tenant face à une lampe : il doit être propre et régulier.
Pour loger un film 35mm, il faut deux compartiments latéraux de chaque côté du plan de film, avec un mécanisme d'avancement simple : un axe pour la bobine réceptrice (un trombone ou une tige de bois) et une petite fenêtre de comptage sur le dos si la boîte le permet. En pratique, beaucoup de gens travaillent à l'aveugle et avancent de manière constante entre chaque prise, en chambre noire ou sous une veste noire.
Le plan de film
La surface sur laquelle repose le film doit être parfaitement plane. Si le film se courbe, l'image sera inégalement nette sur ses bords. Certains bricoleurs découpent une fine rainure dans le carton pour guider le film et le maintenir à plat.
La variante chambre 4×5"
Si vous avez accès à une chambre photographique ou à un soufflet standard, le sténopé 4×5" est encore plus simple à réaliser. Il suffit de percer un panneau avant en carton ou en métal fin aux dimensions d'un panneau de chambre standard, d'y fixer votre sténopé, et de l'adapter au soufflet. Vous utilisez ensuite des châssis films 4×5" normaux. L'avantage du grand format pour le sténopé, c'est que les tirages contact sont directement à la taille finale, et le résultat est souvent spectaculaire.
Choisir son film
Le sténopé se prête particulièrement bien au noir et blanc lent ou moyen. La raison est double : les temps d'exposition longs minimisent déjà les erreurs dues aux variations de lumière, et les films lents ont généralement un grain plus fin et une latitude qui supporte mieux les expositions prolongées.
Les films orthochromatiques méritent d'être mentionnés ici. Des pellicules comme l'Ilford Ortho Plus 80 sont insensibles au rouge, ce qui donne des ciels plus sombres et des textures légèrement différentes. Combinés à la douceur inhérente du sténopé, ils produisent quelque chose qui ressemble beaucoup aux images de la fin du XIXe siècle. Pour un premier essai en 35mm, un Kodak T-Max 100 ou un Ilford FP4 Plus 125 sont des choix solides et prévisibles.
Le problème des temps d'exposition très longs, c'est la réciprocité. Au-delà de quelques secondes, la sensibilité effective du film diminue, et l'exposition nominale ne suffit plus. Il faut donc allonger le temps calculé selon les courbes de réciprocité du fabricant. À titre indicatif, le Kodak T-Max 100 et l'Ilford Delta 100 s'en sortent relativement bien avec des expositions longues, tandis que le Kodak Tri-X demande des corrections plus sévères pour les très longues poses. Consultez les fiches techniques des fabricants avant de partir en séance.
Mesurer et calculer l'exposition
Sans posemètre intégré, il faut travailler différemment. La méthode la plus fiable est d'utiliser un posemètre ordinaire ou même une application sur téléphone, de mesurer l'indice de lumination (IL), puis de transposer ce chiffre pour votre ouverture effective.
Si votre posemètre vous donne 1/100 s à f/8, vous pouvez calculer à la main le temps correspondant à f/200. Chaque doublement du nombre f/ multiplie l'exposition par quatre. En pratique, notez votre ouverture sténopé et utilisez une table de conversion ou une calculatrice photographique dédiée. La prise en note systématique de chaque exposition est indispensable au début, surtout si vous voulez comprendre ce qui a fonctionné ou pas après le développement.
Développer et tirer les résultats
Le développement d'un film exposé en sténopé ne diffère en rien du développement habituel en noir et blanc. Les mêmes révélateurs, les mêmes temps, les mêmes températures s'appliquent. Si vous développez déjà vos films à la maison, vous n'avez rien de nouveau à apprendre de ce côté.
Ce qui change parfois, c'est que le grain peut sembler plus apparent selon le film choisi et la longueur de l'exposition. Rien d'inquiétant : c'est souvent une qualité que les amateurs de sténopé recherchent.
Pour le tirage, le sténopé 35mm se numérise comme n'importe quel négatif. Mais pour la chambre 4×5", le tirage contact est une option naturelle et gratifiante. Si vous avez déjà un agrandisseur ou une setup de tirage, vous pouvez aussi agrandir les négatifs 35mm normalement.
Ondu, Zero Image et les alternatives commerciales
Si la fabrication ne vous intéresse pas, ou si vous voulez un sténopé fiable dès le départ, deux fabricants ressortent régulièrement dans les discussions :
Ondu (marque slovène) propose des sténopés en bois faits à la main, disponibles en formats 135 (35mm), 6×6, 6×12 et 4×5". Le modèle 135 permet même des vues panoramiques 72×24 mm en retirant simplement les cloisons internes. La qualité de fabrication est élevée et l'esthétique soignée.
Zero Image (Hong Kong) est souvent cité pour la précision de ses trous et la netteté des images produites. Chaque sténopé est usiné au laser et livré avec une fiche de spécifications détaillées. Ce sont les appareils de précision du sténopé, avec un prix qui va avec.
Une troisième voie existe : les adaptateurs sténopé pour boîtier reflex ou mirrorless, qui remplacent simplement l'objectif. C'est commode, mais vous perdez l'aspect DIY et la liberté de choisir votre format.
Pour aller plus loin
- Ilford Ortho Plus 80 : une pellicule orthochromatique disponible en 35mm et en grand format, idéale pour des rendus à l'ancienne. Se développe dans la plupart des révélateurs N&B courants, temps de développement proches du FP4 dans les mêmes bains.
- Pinhole Designer (logiciel libre) : un calculateur qui prend en entrée votre distance focale et vous donne le diamètre optimal ainsi que le f/ effectif. Indispensable pour la fabrication et pour éviter les approximations.
- Le tirage contact en grand format : si vous passez à la chambre 4×5" ou au 8×10", le tirage contact s'impose comme prolongement naturel du sténopé. L'article sur le développement N&B à la maison publié sur ce blog couvre les bases du traitement de film, et l'article sur le tirage contact détaille la procédure en chambre noire.
Sources
- diyphotography.net — DIY pinhole camera for 35mm film
- diyphotography.net — Review Ondu 135 Panoramic
- forum.35mm-compact.com — discussion sténopé (t=24464)
- forum.35mm-compact.com — discussion sténopé (t=27081)
- alternativephotography.com — Determining exposures for the pinhole camera
- nancybreslin.com — Pinhole tech
- lomography.com — Pinhole photography and color film
- jamescockroft.com — Enter the Zero Image 6×9