ORWO NC200 et UN54 : ce que vaut vraiment le film allemand de l'Est face à Kodak et Ilford
Il y a des marques qu'on redécouvre avec l'impression d'avoir raté quelque chose depuis longtemps. ORWO en est une. Pas un nouveau venu : une usine centenaire, une histoire dense, un savoir-faire réel, et pourtant une quasi-invisibilité dans la conversation photographique francophone. Avec le NC200 en couleur et l'UN54 en noir et blanc désormais accessibles en Amérique du Nord, ça vaut la peine de s'y arrêter sérieusement.
Un fabricant qui n'est pas né hier
ORWO, c'est l'acronyme d'« ORiginal WOlfen ». L'usine de Wolfen, en Saxe-Anhalt, a été fondée en 1909 comme site de production d'Agfa. C'est là qu'a été mis au point en 1936 l'Agfacolor, l'un des premiers films couleur modernes à incorporer des coupleurs de couleur dans l'émulsion elle-même, un an après le Kodachrome. La filiation est directe avec les procédés qui allaient définir la photographie couleur du XXe siècle.
Après la Seconde Guerre mondiale, l'usine se retrouve en zone soviétique. En 1964, suite à un accord commercial avec Agfa Ouest qui bloquait les ventes à l'extérieur du bloc de l'Est, l'entreprise adopte le nom ORWO pour ses marchés internationaux. Pendant des décennies, ORWO alimente en pellicules cinéma, photo et magnétique une bonne partie du monde socialiste, avec un quasi-monopole sur la production est-allemande.
La réunification et la transition des années 1990 ont mis fin à la production à grande échelle. Mais l'usine n'a pas complètement fermé : la société Filmotec GmbH a continué à produire des films N&B, notamment pour le cinéma, sur le même site du ChemiePark Bitterfeld-Wolfen. Les films couleur, eux, ont mis beaucoup plus longtemps à revenir.
NC200 : le retour en couleur, avec ses aspérités
Le NC200, commercialisé aussi sous les noms KONO Color 200 et OptiColour 200 (en moyen format), est une pellicule couleur négative ISO 200, procédé C-41 standard. C'est la troisième émulsion couleur d'ORWO après le NC400 et le NC500, lancés en 2022 et 2023 respectivement. Chaque itération a corrigé certaines faiblesses de la précédente.
Par rapport aux versions antérieures, le NC200 améliore le rendu des verts, qui était l'un des points faibles du NC400, et offre une dynamique un peu plus étendue. Le grain reste présent, visible, probablement parmi les plus prononcés pour une ISO 200 couleur. Ce n'est pas un défaut à proprement parler : c'est un caractère, mais il faut en être conscient avant d'acheter.
Les teintes sont chaudes, avec un contraste moyen. On est loin du rendu calibré d'un Kodak Gold 200 ou d'un UltraMax, qui offrent des couleurs plus précises, un grain plus fin et une latitude plus confortable. Le NC200 n'essaie pas de concurrencer Kodak sur ces critères. Son rendu évoque davantage quelque chose d'un peu vintage, organique, proche par l'atmosphère de certaines pellicules européennes des années 1980.
Pour la numérisation, le NC200 est plus difficile à gérer qu'un Kodak Gold classique, notamment à cause de sa base. Pas insurmontable, mais ça demande un peu d'ajustement sur la balance des couleurs.
Concrètement, face à Kodak Gold / UltraMax :
| Critère | NC200 | Kodak Gold / UltraMax |
|---|---|---|
| Grain | Plus prononcé | Plus fin |
| Précision des couleurs | — | Avantage Kodak, nettement |
| Caractère visuel | NC200 gagne pour ceux qui cherchent quelque chose de moins poli | — |
| Développement & numérisation | — | Avantage Kodak |
| Prix | Généralement en dessous de l'UltraMax | Écart variable selon les revendeurs |
UN54 : l'émulsion N&B qui mérite vraiment l'attention
L'UN54 est une histoire différente. C'est un film N&B panchromatic ISO 100, produit par Filmotec à Wolfen. À l'origine, il s'agissait d'un film cinéma, et sa filiation remonte directement aux émulsions Agfa de l'avant-guerre. On le trouve aussi vendu sous d'autres noms : Lomography Potsdam Kino 100, Ultrafine Extreme 100, et probablement quelques autres étiquettes encore.
Ce qui fait la réputation de l'UN54, c'est la combinaison grain fin et tonalité riche. Sur ce point, les retours sont cohérents depuis des années : l'UN54 est nettement plus fin que le HP5 d'Ilford (qui est à 400 ISO, donc la comparaison directe est limitée), et se compare plutôt au FP4+ ou au Delta 100. Certains praticiens lui trouvent même une tonalité supérieure à celle du FP4+, avec des noirs plus denses et un rendu des demi-teintes qui rappelle les vieilles émulsions argentiques à haute teneur en argent. La teneur en argent est effectivement élevée, ce qui contribue à la richesse des tons.
La latitude est correcte sans être extraordinaire. Le film se comporte bien en extérieur avec une lumière franche, et supporte une légère surexposition sans s'effondrer. Pour les intérieurs et les lumières basses, il faut être plus attentif : sous-exposé, il perd vite ses ombres.
En développement : l'UN54 réagit bien à une large gamme de révélateurs. En Rodinal à 1+50, il donne un grain perceptible mais agréable et une bonne micro-contraste. En D-76 ou ID-11 dilué 1+1, le grain s'affine encore et la gradation s'adoucit. Le fabricant fournit une fiche technique avec des temps de développement de référence ; comme pour tout film un peu moins connu, une consultation de la base de données Massive Dev Chart est utile pour les combinaisons moins standards.
En comparaison avec le Delta 100 d'Ilford : le Delta est globalement plus fin encore dans le grain, avec une gradation très contrôlée. L'UN54 est un peu moins prévisible, mais certains lui trouvent plus de caractère. Entre les deux, c'est une question de goût davantage que de hiérarchie technique.
Concrètement, face à HP5 et Delta 100 :
| Critère | UN54 (ISO 100) | HP5 (ISO 400) | Delta 100 |
|---|---|---|---|
| Grain | Fin | Beaucoup plus gros (vitesse différente) | Légèrement plus fin |
| Caractère du grain | Plus « vivant » | — | Très contrôlé |
| Tonalité | Avantage sur les noirs profonds | — | Plus régulière |
| Développement | Compatible révélateurs courants | — | Compatible révélateurs courants |
| Prix | Souvent moins cher, surtout en vrac | — | — |
Où trouver ces films et à quel prix, depuis le Québec
C'est là que ça se complique un peu. ORWO n'a pas un réseau de distribution aussi structuré qu'Ilford ou Kodak. Les pellicules circulent via ORWO North America (orwonorthamerica.com), qui vend directement aux États-Unis et expédie au Canada, ainsi que via quelques revendeurs argentiques en ligne.
Pour le lecteur québécois, les options pratiques sont les suivantes. Les boutiques spécialisées canadiennes comme Argentix ou certains revendeurs qui s'approvisionnent aux États-Unis font parfois entrer du stock. Sinon, l'achat direct via ORWO North America reste la voie la plus fiable, avec les frais de livraison habituels. Le site KONO Manufaktur en Europe propose également le NC200 sous son propre emballage, avec expédition internationale.
Les prix varient, mais globalement le NC200 et l'UN54 se situent en dessous des prix pratiqués par Kodak et Ilford sur les produits comparables. En vrac, l'UN54 devient particulièrement intéressant économiquement pour ceux qui chargent leurs propres cartouches.
Une marque trop méconnue, mais pour combien de temps ?
Le marché des pellicules s'est beaucoup agité depuis quelques années, avec de nouveaux fabricants, des relances, des disparitions et des surprises. ORWO n'est pas un assembleur : c'est une usine avec une vraie capacité de production et une tradition d'émulsions qui remonte à plus d'un siècle. Le NC200 est encore un film en rodage, avec des défauts documentés. L'UN54, lui, est un produit établi, discret mais solide, qu'un nombre grandissant de praticiens utilise en quotidien depuis des années.
Pour quelqu'un qui cherche une alternative sérieuse à Ilford en N&B, particulièrement en ISO 100, l'UN54 vaut franchement un essai sur deux ou trois rouleaux. Pour le NC200, il faut aborder la chose comme on aborde un film à caractère fort : en sachant ce qu'on cherche, pas comme remplacement direct d'un Kodak Gold.
Pour aller plus loin
- ORWO UN54 en vrac : disponible via ORWO North America (orwonorthamerica.com) en rouleaux de 100 pieds pour le 35 mm. Idéal si vous chargez vos propres cartouches et que vous cherchez un film N&B économique à grain fin.
- KONO Color 200 : le NC200 emballé par KONO Manufaktur, parfois plus facile à commander en Europe. Disponible aussi en 120, ce qui est rare pour un film ORWO. Intéressant si vous cherchez le NC200 en moyen format.
- Massive Dev Chart (digitaltruth.com) : pour les temps de développement de l'UN54 dans votre révélateur habituel. La fiche couvre D-76, Rodinal, HC-110 et plusieurs autres combinaisons avec des données de terrain vérifiées par la communauté.
Sources
- analog.cafe — Film Photography News February 2026 Recap
- filmprocessing.co.uk — Top Film Photography Trends for 2026
- kosmofoto.com — ORWO Teases NC200 Colour Film at London Photography Show
- analog.cafe — KONO Color 200 / OptiColour 200 / ORWO NC200 Film Review
- analog.cafe — Comparing Two Newest Colour Films: Phoenix vs NC200
- umbrella.style — ORWO Wolfen NC200 First Impressions
- bluemooncameracodex.com — Optik Oldschool OptiColour 200
- Wikipedia — ORWO
- orwouk.com — History
- orwonorthamerica.com — About ORWO North America
- bhphotovideo.com — ORWO UN54 35mm
- filmphotography.eu — ORWO UN54
- emulsive.org — Film Review: ORWO N 74plus
- alexluyckx.com — Film Review No. 107: ORWO UN54
- japancamerahunter.com — ORWO Film (Colin Barey)
- photrio.com — ORWO UN54 ISO 100 and Over-Exposure