Pellicule rebadgée ou vraie nouveauté ? Ce que l'annonce de Flic Film nous apprend sur l'industrie du film argentique
En juin dernier, Flic Film, fabricant et distributeur canadien de produits pour la photographie argentique, a publié sur les réseaux sociaux l'annonce d'une "all-new film stock". L'annonce a déclenché une vague de questions, de spéculations, et un peu de controverse.
Ce n'est pas la première fois que ce genre de débat éclate dans la communauté. Mais cette fois-ci, la réaction a été assez vive pour que Flic Film publie une vidéo de clarification. Dans cette vidéo, un représentant de la marque admet : "La seule réponse honnête que je peux donner, c'est que je ne sais pas." Il explique que la compagnie connaît le fabricant, mais que lorsqu'ils reçoivent le film, ils l'obtiennent sous forme de numéro de code, sans que le nom d'origine soit indiqué.
Flic Film : qui sont-ils, concrètement ?
Flic Film est une marque établie à Longview, en Alberta. La compagnie produit actuellement deux films noir et blanc, et n'utilise que des films achetés directement de Eastman Kodak et de Filmotec, qu'elle reloule en cassettes 35 mm. Leurs films noir et blanc incluent notamment le Kodak Double-X, rebaptisé sous des noms maison, et des émulsions Filmotec (la légendaire fabrique est-allemande, maintenant basée à Wolfen).
Pour la couleur, les films de la marque canadienne proviennent de Kodak, Foma, ou Filmotec. Street Candy ATM 400, par exemple, était initialement un film récupéré de caméras de guichets automatiques. Aurora 800, leur offre couleur à haute sensibilité, a alimenté pas mal de débats en ligne sur sa véritable identité, certaines sources suggérant qu'il s'agit de Kodak Gold 800 ou Max 800 originalement destiné aux appareils jetables.
Bref, Flic Film est un rouleur-distributeur. Ce modèle d'affaires est tout à fait légitime, et la marque le dit elle-même sur son site. Mais quand on annonce un film "tout nouveau", on entre dans un territoire plus délicat.
Le rebadging : une réalité structurelle du marché
Le terme "OEM" vient du monde industriel (Original Equipment Manufacturer), mais dans l'argentique, on parle simplement de films rebadgés : une marque achète de l'émulsion en vrac auprès d'un fabricant, la reloule en cassettes 35 mm ou 120, lui colle un nom maison, et la vend sous sa propre identité.
Ça se fait depuis des décennies. Certaines grandes surfaces vendaient autrefois leurs propres marques maison qui n'étaient rien d'autre que du Fuji ou du Kodak rebadgé. Ce qui a changé, c'est la prolifération de ce modèle dans la communauté argentique depuis 2018-2020. Il semble que chaque semaine on entende parler d'un "nouveau" film, que ce soit Candido, Vandal, Cinémot, Mr Negative... et la liste s'allonge. Mais la plupart ne sont que des variations sur le même thème, souvent du cinefilm Kodak Vision 3.
Les fabricants d'émulsions qui alimentent tout ce marché sont peu nombreux. Kodak Alaris et Kodak Professional pour les films photo classiques, Kodak pour les films cinéma (Vision 3, notamment), Fujifilm, Ilford, Foma en République tchèque, Filmotec en Allemagne, et quelques autres acteurs de niche. C'est tout. Le reste, c'est de la distribution, du roulage, et parfois des traitements supplémentaires.
La vraie question : qu'est-ce qui fait qu'un film est "nouveau" ?
C'est là que ça devient intéressant, parce que la réponse n'est pas binaire. Il existe plusieurs façons de modifier substantiellement le rendu d'un film : certaines modifications sont faites en amont par le fabricant d'origine, d'autres sont réalisées par la marque dans ses propres installations. Ces changements peuvent complètement altérer les couleurs, la sensibilité à la lumière, le contraste et le grain d'un film, lui donnant un aspect distinctif.
En pratique, voici un spectre de ce qui peut exister :
- Rerolling pur : on achète une émulsion connue, on la met dans une cassette différente, on lui donne un nouveau nom. Le film est identique à l'original.
- Rerolling avec retrait du remjet : pour les films cinéma (Vision 3, Double-X), le fabricant retire la couche anti-halo avant de les conditionner en format photo. C'est un vrai travail de transformation, et ça change le rendu.
- Reformulation de sensibilité : une marque peut demander au fabricant de produire une émulsion à une sensibilité différente de celle de la version standard. Moins courant, mais ça arrive.
- Traitement chimique ou optique supplémentaire : certaines marques modifient l'émulsion après réception (bain de pré-traitement, coating, etc.).
- Nouvelle émulsion développée en collaboration : la marque co-développe une formule avec un fabricant. C'est rare, coûteux, et ça prend des années.
- Émulsion entièrement propriétaire : le fabricant crée lui-même l'émulsion de A à Z. Ilford, Kodak, Fujifilm, Foma, Rollei/Agfa-Gevaert font partie de ce club très restreint.
Pourquoi la transparence est difficile dans ce marché
La réponse de Flic Film ("je ne sais pas") est plus honnête que ce qu'on entend habituellement. Les accords commerciaux entre rouleurs et fabricants incluent souvent des clauses de confidentialité. Le fabricant ne veut pas que ses clients finaux sachent qu'ils peuvent acheter le même film sous dix noms différents. La marque distributrice, de son côté, n'a pas intérêt à affaiblir l'identité qu'elle a construite autour d'un film.
C'est un marché où l'opacité est structurelle, et où les consommateurs qui veulent des réponses précises se heurtent souvent à un mur. La communauté en ligne comble parfois ce vide par l'analyse : comparaison de spectrogrammes, de courbes de densité, de comportement au développement. Ce n'est pas toujours concluant, mais c'est souvent plus instructif que les communiqués de presse.
Comment évaluer une annonce de "nouveau film" : ce que je regarde
Quand une marque annonce un nouveau film, quelques questions concrètes permettent de mieux calibrer ses attentes :
Le fabricant mentionne-t-il qui produit l'émulsion ? Si oui, c'est un bon signe de transparence. Flic Film le fait généralement pour ses films noir et blanc, en nommant Kodak et Filmotec. Pour la couleur, c'est moins systématique.
La marque décrit-elle ce qu'elle fait elle-même à l'émulsion ? Retrait du remjet, reformulation, traitement additionnel… si ces étapes sont documentées, la revendication de "nouveauté" repose sur quelque chose de concret.
Les caractéristiques annoncées sont-elles cohérentes avec des émulsions connues ? Une sensibilité de 500 ISO en couleur, en 2025, ça pointe vers une poignée d'émulsions existantes. Le grain, la latitude, le comportement en poussée : tout ça donne des indices.
Y a-t-il une fiche technique disponible ? Pas nécessairement une courbe H&D complète, mais au moins des temps de développement de référence, une sensibilité, un indice d'exposition suggéré. L'absence totale d'information technique est un signal d'alarme.
Quelle est la réputation de la marque dans le temps ? Flic Film a bâti une crédibilité réelle dans la communauté argentique canadienne, avec des produits qui correspondent à ce qui est annoncé, même quand la communication marketing manque de précision.
Une question d'honnêteté dans la communication, pas de condamnation
L'article de DPReview qui a fait le tour de la communauté souligne que davantage d'options de films méritent d'être célébrées, même si ces films ne sont pas entièrement nouveaux. C'est une position raisonnable. Le modèle du rouleur-distributeur a de la valeur : il rend accessibles des émulsions qui seraient autrement difficiles à obtenir en format photo, il crée de la compétition sur les prix, il stimule l'expérimentation.
Le problème n'est pas de distribuer une émulsion existante. Le problème est d'appeler ça "all-new" sans plus d'explication. La communauté qui achète ces films est souvent bien informée et n'apprécie pas se faire traiter comme un consommateur naïf. Une formulation plus juste aurait pu être : "nouvelle référence dans notre catalogue" ou "émulsion reformatée avec traitement exclusif".
Ce n'est pas un détail de marketing. Pour quelqu'un qui dépense 15 à 20 dollars par rouleau et qui planifie ses temps de développement en conséquence, savoir ce qu'on achète a une incidence réelle.
Pour aller plus loin
Si vous voulez approfondir votre compréhension de ce marché, quelques pistes concrètes :
Comparer les fiches techniques des fabricants. Kodak met en ligne les fiches techniques de ses émulsions Eastman (Double-X, Vision 3 500T, etc.). Filmotec publie également des courbes de densité pour ses films. Si un film rebadgé annonce des caractéristiques identiques à un film connu, les fiches parlent d'elles-mêmes.
Explorer la gamme Flic Film directement sur flicfilm.ca, où la marque documente ses sources d'approvisionnement pour les films noir et blanc (Kodak Eastman et Filmotec nommément). C'est un modèle de transparence partielle qui mérite d'être encouragé.
Lire les analyses communautaires sur Film Photography Project, Analogue Wonderland et les forums Reddit (r/analog, r/AnalogCommunity). Ces espaces regroupent des photographes qui font le travail de comparaison que les marques ne font pas : tests croisés, analyses de grain, comportement en laboratoire. Pas infaillible, mais souvent très instructif.
Sources
- dpreview.com — More film options are worth celebrating, even if they aren't entirely new
- flicfilm.ca — Film and Paper
- filmphotography.eu — Flic Film
- eclectachrome.substack.com — What is Aurora 800?
- flaneuronthestreets.substack.com — Why all this new film?
- dpreview.com forums — Film exploration: Flic Film Aurora 800