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La photographie infrarouge sur film n'est pas réservée à une niche de spécialistes ou d'expérimentateurs en quête d'effets gratuits. C'est une pratique accessible, avec deux films toujours disponibles en 2024, des filtres qu'on trouve facilement, et un développement qui ne demande rien de particulier. Ce qui prend du temps, c'est surtout comprendre ce qu'on fait — et pourquoi les feuilles deviennent blanches.
L'effet Wood : comprendre avant de photographier
Robert Wood a décrit le phénomène que les photographes cherchent encore aujourd'hui : en lumière infrarouge, la végétation apparaît presque blanche, les cieux sans nuages virent au noir profond, et les nuages ressortent avec une netteté presque sculpturale.
La chlorophylle dans les feuilles est largement transparente aux longueurs d'onde proches de l'infrarouge. Les cellules de la feuille réfléchissent fortement ces longueurs d'onde, ce qui rend le feuillage très lumineux sur la pellicule, un peu comme de la neige sous le soleil. À l'inverse, un ciel ouvert diffuse très peu d'infrarouge ; il apparaît donc sombre ou franchement noir selon l'intensité du filtrage. Les ombres, éclairées par la lumière ambiante du ciel plutôt que par la source directe, subissent le même sort.
C'est cet écart tonal inhabituel qui donne aux images infrarouges leur caractère particulier. Pas un simple effet de filtre — une vision réellement différente de la lumière.
Deux films, deux niveaux d'effet
Ilford SFX 200 : l'infrarouge étendu, accessible
L'Ilford SFX 200 est un film à sensibilité rouge étendue, de vitesse nominale ISO 200, avec une sensibilité spectrale qui monte jusqu'à environ 740 nm avec un filtre rouge foncé pour produire des résultats de style infrarouge. Ce n'est pas un vrai film infrarouge au sens strict : il voit surtout la lumière visible, et un peu d'infrarouge proche.
Ce que ça change en pratique : l'effet Wood est présent, mais modéré. Les feuilles blanchissent, le ciel s'assombrit — mais on reste dans quelque chose de plus subtil qu'un vrai infrarouge. Avec un filtre rouge foncé, les ciels peuvent être rendus presque noirs et la végétation presque blanche. Avec un R72, l'effet monte d'un cran, mais les temps de pose s'allongent considérablement, souvent au point de rendre le trépied obligatoire en plein soleil.
Rollei Infrared 400 : le vrai infrarouge, encore disponible
Le Rollei Infrared 400 est une émulsion hyperpanchromatique dont la sensibilité s'étend jusqu'à 820 nm, idéale pour les applications expérimentales et créatives, ainsi que pour la photographie scientifique. C'est le seul film infrarouge véritable encore produit en format courant (35mm et 120), depuis que le Kodak HIE High Speed Infrared a été arrêté. L'effet Wood y est nettement plus prononcé : ciels plus noirs, feuillages plus lumineux, halos visibles autour des sources de lumière intense si on surexpose légèrement.
Deux points à ne pas sous-estimer.
Ensuite, l'indice d'exposition. Sans filtre, on peut l'utiliser à ISO 400. Avec un filtre R72, certains recommandent d'exposer le film à un maximum de ISO 25. En pratique, le mieux est de tester sur un rouleau entier à ISO 25 filtré R72, de noter les conditions, et d'ajuster. L'intensité du composant infrarouge dans la lumière ambiante varie beaucoup selon l'heure, la saison et la météo.
Le choix du filtre
C'est ici que tout se joue. Le filtre détermine ce que le film verra, et donc la force de l'effet.
Filtre orange (ex. : Wratten 21) : laisse passer une bonne partie de la lumière rouge et orange. Avec le SFX 200, donne un résultat assez doux, plus proche d'un contraste poussé que d'un vrai infrarouge. Facteur de filtre modéré, 2 à 3 stops environ.
Filtre rouge foncé (ex. : Wratten 25A, Hoya 25A) : bloque la lumière bleue et verte, laisse passer le rouge et un peu d'infrarouge proche. Bon compromis sur le SFX 200 pour un effet visible sans sacrifier tous les temps de pose. Avec le Hoya 25A, on obtient de bons résultats sur le SFX. Sur le Rollei Infrared 400, ce filtre produit déjà un effet notable.
Filtre R72 (Hoya R72, ou équivalent) : bloque tout ce qui est en dessous de 720 nm environ. Plus le filtre est dense, plus les effets sont dramatiques. C'est le filtre de référence pour la photographie infrarouge. Avec le Rollei, l'effet est maximal. Avec le SFX 200, les temps de pose deviennent longs. Très opaque à l'oeil — on ne voit pratiquement rien à travers en lumière normale, ce qui complique la composition si on laisse le filtre en place avant la mise au point.
Une habitude à prendre avec les filtres très denses : faire la mise au point et le cadrage sans le filtre, puis le poser juste avant de déclencher. Sur un 35mm reflex, c'est simple. Sur un viseur optique, la mise au point se fait normalement mais le cadrage devient une estimation si le filtre est très opaque.
Il faut aussi tenir compte du foyer infrarouge. Les objectifs sont corrigés pour la lumière visible ; à 720-820 nm, le plan focal se déplace légèrement. Certains objectifs anciens ont un repère IR (un petit trait rouge sur la bague de mise au point). En pratique, à f/8 ou f/11, la profondeur de champ absorbe l'essentiel de cette dérive. À grande ouverture, on peut avoir des images légèrement floues pour des raisons difficiles à diagnostiquer à l'oeil nu sur le dépoli.
| Filtre | Seuil de coupure | Effet sur SFX 200 | Effet sur Rollei IR 400 | Perte d'exposition (approx.) |
|---|---|---|---|---|
| Orange (Wratten 21) | ~530 nm | Contraste poussé, effet doux | Effet modéré | 2–3 stops |
| Rouge foncé (Wratten 25A) | ~600 nm | Effet IR visible, bon compromis | Effet notable | 3–4 stops |
| R72 (Hoya R72) | ~720 nm | Effet maximal, poses longues | Effet maximal | 4–6 stops |
Exposition : ce qu'il faut retenir
La cellule d'un posemètre, qu'il soit intégré ou externe, est calibrée pour la lumière visible. Elle ne mesure pas l'infrarouge. Ce que vous lisez sur l'écran ou dans le viseur ne correspond pas à ce que le film verra à travers un filtre R72.
Le point de départ le plus courant pour le Rollei Infrared 400 avec filtre R72 en plein soleil estival : ISO 25, puis évaluer. Certains photographes descendent à ISO 6 pour un effet maximal et une légère surexposition contrôlée qui accentue les halos.
Pour le SFX 200 avec un filtre 25A : on peut souvent rester autour de ISO 50 à 100 en plein soleil, ce qui permet encore de travailler à main levée. Avec un filtre R72 sur le SFX, des expositions de 8 à 15 minutes en plein soleil vif ont été observées en photographie au sténopé — avec un objectif normal ce sera bien plus rapide, mais le trépied reste souvent utile.
Développement : pas de mystère, quelques précautions
Bonne nouvelle : ni le Rollei Infrared 400 ni le SFX 200 ne demandent de traitement spécial. Le SFX 200 est compatible avec tous les développeurs N&B courants. L'ID-11, le D-76, le HC-110, l'Ilfosol 3, le Rodinal dilué — tous fonctionnent. La plupart des labos qui font du N&B artisanal acceptent ces films sans problème.
Ce qui mérite attention : indiquer au labo (ou noter dans son propre journal de développement) l'indice d'exposition réellement utilisé et le filtre employé. Un film exposé à ISO 25 filtré R72 n'a pas la même courbe qu'un film exposé à ISO 400 sans filtre, même si c'est la même émulsion.
Pour le Rollei spécifiquement, quelques développeurs mentionnent un léger voile de base un peu plus dense que sur un film panchro ordinaire. C'est normal pour une émulsion hyperpanchromatique. Ça ne gêne pas vraiment en tirage ou en numérisation, mais ça peut surprendre à l'analyse du négatif.
Les temps de développement officiels pour les associations courantes sont disponibles dans la fiche technique Rollei et dans la Massive Dev Chart. Ce sont les références à consulter — les valeurs varient suffisamment selon le révélateur et la dilution pour qu'il vaille mieux vérifier directement plutôt que de reprendre des chiffres de mémoire.
Photographier au Québec : été et automne
L'été : la saison forte
L'effet Wood donne ses meilleurs résultats sous un soleil haut, ciel bleu, avec un feuillage vert dense : c'est la configuration qui maximise l'écart entre le feuillage, très réfléchissant en IR, et le ciel, qui diffuse peu d'infrarouge. Un beau mois de juillet à la campagne québécoise — un champ de blé, une forêt de bouleaux, un lac entre les épinettes — est idéal.
Le milieu de journée, qu'on évite souvent en noir et blanc standard à cause de la lumière dure, fonctionne mieux en infrarouge : les ombres restent noires de toute façon, et la végétation illuminée en plein soleil atteint son maximum de réflexion infrarouge. Les ciels sont plus noirs qu'en début ou fin de journée. C'est l'un des rares cas où "shoot en plein midi" est un conseil valable.
L'automne : à tester avec discernement
L'automne québécois est spectaculaire, mais son intérêt en infrarouge est moins évident qu'on pourrait le croire. Les feuilles qui ont perdu leur chlorophylle — oranges, rouges, jaunes — ne réfléchissent plus l'infrarouge de la même façon que les feuilles vertes en pleine saison. À 630 nm, le feuillage devient déjà jaunâtre — une fois la chlorophylle disparue, l'effet Wood s'atténue ou disparaît. On se retrouve parfois avec des tons moyens uniformes là où on attendait un contraste dramatique.
Ce qui reste intéressant en automne : les conifères (épinettes, sapins, pins) gardent leur chlorophylle et continuent de réfléchir l'infrarouge. Un mélange de conifères et de feuillus en couleurs peut donner des contrastes inattendus — les conifères blancs contre les feuilles orangées qui paraissent grises. C'est moins prévisible, mais ça vaut l'expérimentation.
Le début de l'automne, quand les feuilles commencent tout juste à virer, est souvent plus intéressant que le pic des couleurs pour l'infrarouge : on a encore de la chlorophylle active dans certains arbres, et les premiers contrastes entre arbres déjà roussis et arbres encore verts créent des compositions inhabituelles.
Pour aller plus loin
Ilford SFX 200 : disponible chez la plupart des revendeurs de pellicules au Canada. Point d'entrée recommandé pour expérimenter sans contrainte de chargement. À associer avec un filtre Hoya 25A pour commencer, puis R72 si on veut pousser l'effet.
Rollei Infrared 400 en format 120 : si vous avez accès à un boîtier moyen format, c'est là que le film donne sa pleine mesure. Le grand négatif absorbe mieux le grain légèrement plus visible des émulsions infrarouge, et la profondeur tonale est nettement plus riche qu'en 35mm.
La Massive Dev Chart (digitaltruth.com) : la base de données de référence pour les temps de développement, avec des entrées pour le Rollei Infrared 400 et le SFX 200 dans la plupart des révélateurs courants. À consulter systématiquement avant un premier développement, surtout si on change de révélateur ou de dilution.
Sources
- bhphotovideo.com — Rollei Infrared 400 (35mm)
- freestylephoto.com — Rollei Infrared 400 (120)
- digitaltruth.com — Rollei IR 400, Massive Dev Chart
- bhphotovideo.com — Ilford SFX 200
- ilfordphoto.com — SFX 200 fiche produit
- filmphotographystore.com — Ilford SFX 200
- exposure.software — Guide infrarouge
- atsf.co.uk — Technique infrarouge
- photrio.com — Discussion SFX 200
- labo-argentique.com — Rollei Infrared 400