Actualité industrie · 2026-09-04

Harman Switch Azure 125 : quand la boîte noire d'ILFORD fabrique de la couleur inversée

Harman Technology vient de lancer sa quatrième pellicule couleur. Pas une couleur normale, précisons-le tout de suite : la Switch Azure 125 est une pellicule dont les couleurs sont littéralement retournées. Les ciels deviennent orange, les plages virent à l'azur, les peaux prennent des teintes bleutées. Pour une compagnie dont l'identité repose depuis plus d'un siècle sur le noir et blanc, c'est une déclaration assez fracassante.

D'abord, un peu de contexte : Harman et la couleur, c'est récent

Harman Technology, c'est l'usine de Mobberley, dans le Cheshire en Angleterre, qui produit tout ce qu'on achète sous le nom ILFORD : HP5 Plus, FP4 Plus, Delta 100, Delta 3200, les papiers baryté et résine, les chimies. Une infrastructure de fabrication de haut niveau, mais qui n'avait jamais produit de film couleur proprement dit jusqu'à la fin 2023.

C'est là que la Phoenix 200 est arrivée, en décembre 2023, comme un coup de tonnerre dans la communauté. Une émulsion couleur fabriquée à Mobberley, de zéro, dans une usine qui n'avait pas d'historique couleur moderne. Le résultat était imparfait, assumé, graineux, avec des couleurs expressives qui ne correspondaient à rien d'autre sur le marché. La communauté l'a adopté avec enthousiasme, justement parce que c'était brut et nouveau.

Depuis, Harman a suivi avec la Phoenix II (une version affinée, avec une nouvelle émulsion), puis avec la Harman Red 125, une version redscalée du même film de base. La Switch Azure 125 est donc, officiellement, le quatrième film couleur de la marque. Et c'est celui qui pousse l'expérimentation le plus loin.

Chronologie des films couleur Harman, de décembre 2023 à mars 2026 Phoenix 200 déc. 2023 Harman Red 125 2025 Phoenix II 2024 Switch Azure 125 mars 2026
Les quatre films couleur Harman, dans l'ordre de leur sortie. La Switch Azure 125 est le plus expérimental de la gamme.

Ce qu'elle fait, concrètement

La Switch Azure ne teinte pas ou ne filtre pas les couleurs après coup. Ce qui se passe est plus fondamental : deux des trois couplers de couleur (les agents qui forment les teintes dans l'émulsion lors du développement C-41) ont été intervertis. Le canal bleu enregistre la lumière rouge, le canal rouge enregistre la lumière bleue, le canal vert reste en place. Résultat : les couleurs familières basculent vers leurs complémentaires, ou vers quelque chose d'encore plus inattendu selon la lumière.

Les bleus deviennent orangés. Les jaunes vifs glissent vers un azur saturé. Les rouges se transforment en nuances de bleu-violet. La végétation verte reste assez reconnaissable (le canal vert n'est pas touché), mais prend souvent une teinte plus chaude qu'attendu.

Un détail à connaître avant de numériser : le type de scanner utilisé change sensiblement le résultat final. Harman le mentionne explicitement dans sa documentation. Un scanner à lumière LED et un scanner à fluorescent ne vont pas lire la même chose sur ces couches inversées. C'est une variable de plus à intégrer dans le flux de travail.

Schéma de l'inversion des couplers couleur dans la Switch Azure 125 Lumière reçue Rouge Vert Bleu inversés inchangé Couche enregistrée Canal bleu ← Rouge Canal vert ← Vert Canal rouge ← Bleu Ciel bleu → rendu orangé · Coucher de soleil → turquoise
Inversion des canaux rouge et bleu dans l'émulsion de la Switch Azure 125. Le canal vert reste en place. Schéma qualitatif.

ISO 125 : un choix assumé dans un marché de 200 et 400

La grande majorité des films couleur actuels se situe à ISO 200 ou 400. Kodak Gold 200, UltraMax 400, ColorPlus 200 côté Kodak. Fuji 200, Fujifilm Superia 400 côté Fuji. Même la Phoenix de Harman est à 200.

La Switch Azure choisit 125. C'est un ISO de lumière vive, de plein air, de fenêtres bien exposées. En intérieur standard, il faut un trépied ou accepter de pousser, ce que Harman déconseille explicitement pour ses films couleur expérimentaux. La latitude est plus serrée qu'un film plus rapide, et les hautes lumières peuvent déborder avec ce qu'on appelle de la halation bleue assez prononcée, un phénomène que plusieurs testeurs ont déjà noté.

Pourquoi 125 alors ? Probablement parce que l'émulsion de base (dérivée des Phoenix) se comporte mieux à cette sensibilité avec les couplers inversés. Ce n'est pas un choix marketing pour se démarquer ; c'est vraisemblablement une contrainte de formulation. À 125, le film donne sa mesure. Au-delà, les résultats deviennent encore plus imprévisibles, et pas toujours dans le bon sens.

Comparaison avec la Phoenix 200 : même famille, autre monde

Les deux films partagent la même émulsion de base, ou du moins en sont proches. Mais le résultat visuel est radicalement différent.

La Phoenix 200 donne des couleurs qu'on pourrait qualifier de décalées mais reconnaissables. Les tons sont chauds, un peu pâleux dans les ombres, avec un grain assez fort. On voit quand même ce qu'on a photographié. C'est un film qui ressemble à une diapositive un peu exposée sous-marin, avec une texture de grain qui rappelle les émulsions des années 80.

La Switch Azure, elle, retourne le référentiel. Un ciel bleu devient orange. Un coucher de soleil orange peut virer au turquoise. Ce n'est plus un film qui déforme subtilement, c'est un film qui raconte une autre version du réel. Pour quelqu'un qui veut contrôler le rendu final, c'est intimidant. Pour quelqu'un qui cherche la surprise visuelle, c'est fascinant.

La Phoenix convient à beaucoup de sujets si on accepte ses limites. La Switch Azure demande un sujet pensé pour elle : des scènes avec des aplats de couleur francs, des architectures, des paysages où la couleur du ciel joue un rôle central. Elle s'accommode mal du hasard subi, mais se prête très bien au hasard cherché.

Ce que la communauté en dit

Les premières réactions, visibles sur analog.cafe et ailleurs, sont partagées dans le bon sens du terme : il y a des enthousiastes convaincus et des photographes plus pragmatiques qui la trouvent trop contraignante pour un usage quotidien. Les deux positions se défendent.

Ce qui revient souvent : la halation dans les hautes lumières peut être très marquée, surtout sur les sources lumineuses directes. Et l'effet de la lumière ambiante est difficile à prévoir. En lumière tungstène, le résultat sera très différent d'en plein soleil à midi, ce qui n'est pas une mauvaise nouvelle pour ceux qui aiment l'exploration, mais qui peut devenir frustrant si on cherche à reproduire exactement un résultat qu'on a vu sur Instagram.

La comparaison avec la Lomochrome Turquoise de Lomography est inévitable : les deux films opèrent par inversion de canaux, les deux sont développés en C-41, les deux sont conçus pour des effets créatifs radicaux. La différence principale tient à l'origine de fabrication (usine Harman versus émulsion redéveloppée par Lomography), à la disponibilité, et au prix. La Switch Azure est distribuée chez la plupart des grands revendeurs de pellicule à environ 12 à 13 USD le rouleau 35 mm.

Critère Switch Azure 125 Lomochrome Turquoise
Fabricant Harman Technology (Mobberley) Lomography
ISO 125 100–400
Développement C-41 C-41
Mécanisme Inversion de couplers (usine) Inversion de canaux (émulsion)
Formats 35 mm, 120 35 mm, 120
Prix indicatif (35 mm) ~12–13 USD Variable selon revendeur

Peut-on faire confiance à Harman dans la couleur ?

La question mérite d'être posée honnêtement. Harman a plus de 140 ans d'existence, une infrastructure de pointe pour le N&B, et une réputation de fiabilité qui n'est plus à faire. Mais la chimie couleur est un métier différent. Les tolérances sont plus serrées, les interactions entre couches plus complexes, et l'histoire d'ILFORD avec la couleur est très courte.

La Phoenix 200 a montré qu'ils pouvaient fabriquer un film couleur cohérent d'un rouleau à l'autre, même si les premières versions manquaient de contrôle dans les hautes lumières. La Phoenix II a confirmé qu'ils apprennent vite et qu'ils affinent leurs formulations. La Switch Azure est délibérément expérimentale, donc les standards "normaux" de jugement ne s'appliquent pas tout à fait.

Ce qu'on peut raisonnablement attendre : une cohérence de fabrication de rouleau en rouleau (Harman sait faire ça), un développement C-41 standard sans surprise chez n'importe quel labo, et un résultat visuel instable par définition, parce que c'est le propos même du film.

Pour aller plus loin

La Switch Azure est disponible en 35mm (36 poses) et en 120, ce qui est une bonne nouvelle pour ceux qui travaillent en moyen format. En 120, les défauts du grain sont moins visibles sur les grandes surfaces, et les effets de couleur gagnent en ampleur.

Si vous voulez comparer l'effet obtenu avec un scanner à LED versus un scanner CCD, c'est clairement un film qui justifie l'essai sur deux appareils de numérisation différents avant de choisir votre méthode de travail.

Pour comprendre le contexte dans lequel la Switch Azure s'inscrit, la revue complète de la Harman Phoenix 200 publiée sur analog.cafe reste une lecture de référence : elle retrace l'histoire de la démarche couleur chez Harman mieux que la plupart des annonces officielles.

Et si l'idée d'inverser les canaux couleur vous attire mais que vous voulez quelque chose de plus maîtrisé, la Lomochrome Turquoise reste disponible et offre un point de comparaison direct, avec une palette légèrement différente selon les conditions lumineuses.

Sources