L'objectif d'agrandisseur : la pièce que tout le monde oublie, et qui fait toute la différence
On passe des heures à choisir un agrandisseur, à vérifier l'état de la tête, la planéité du plateau porte-négatif, la stabilité de la colonne. Et puis l'objectif, on en hérite d'un qui traînait dans la boîte, ou on prend le moins cher disponible sur eBay. C'est une erreur classique, et elle coûte cher en tirages décevants.
Un objectif d'agrandisseur médiocre, ça ne se voit pas forcément au centre du tirage. C'est en bordure que ça se dégrade, avec une netteté qui s'effondre, un contraste qui ramollit, parfois un voile de diffusion qui rend tout légèrement flou sans qu'on sache exactement pourquoi. Quand on compare côte à côte un tirage fait avec une optique bas de gamme et un autre produit avec un Rodagon ou un Componon-S, la différence est souvent brutale.
Pourquoi l'objectif compte autant que l'agrandisseur
Un agrandisseur projette une image à travers un objectif conçu spécifiquement pour travailler à courte distance, à fort grossissement, et à champ plat. Ce ne sont pas du tout les mêmes contraintes qu'un objectif photographique ordinaire, optimisé pour la mise au point à l'infini.
Un objectif de prise de vue adapté sur un agrandisseur peut fonctionner, mais il n'est pas calculé pour ça. Les aberrations de champ et la courbure de champ, qui sont tolérables ou même imperceptibles en prise de vue normale, deviennent des problèmes sérieux quand on agrandit un négatif à fort rapport. Un objectif d'agrandisseur de qualité est conçu pour corriger ces aberrations spécifiquement dans la plage de grossissements où il sera utilisé.
La deuxième chose à comprendre, c'est que l'objectif d'agrandisseur travaille souvent à son diaphragme intermédiaire. On imprime rarement à pleine ouverture (trop de risque de diffusion liée à l'optique elle-même) ni à la plus petite ouverture (diffraction). La plage utile tourne généralement autour de f/8 à f/11. Un objectif bon marché peut être acceptable au centre à f/11, mais s'il est médiocre aux bords, rien ne le sauvera.
Les références qui ont traversé les décennies
Rodenstock Rodagon
Le Rodagon est l'objectif de référence de Rodenstock pour la chambre noire, disponible dans plusieurs focales, du 50 mm pour le 35 mm jusqu'au 150 mm pour le 4×5 pouces, avec une conception à six éléments corrigée pour l'astigmatisme, maintenant une résolution uniforme du centre aux bords du champ.
La version Apo-Rodagon-N représente l'échelon supérieur, avec correction apochromatique. Le 50 mm Apo-Rodagon-N f/2,8 affiche une plage de grossissements de 2× à 20×, ce qui le rend utilisable en macrophotographie numérique en plus de l'impression argentique. Mais pour l'impression noir et blanc courante, un Rodagon standard fera déjà très bien le travail.
Schneider Componon-S
Le Componon-S de Schneider-Kreuznach vise les mêmes ambitions : champ ultra-plat, excellente correction sur toute la plage de focales disponibles (50 mm, 80 mm, 100 mm, 135 mm, 150 mm). La version 150 mm f/5,6 en monture 42 mm est souvent citée pour le travail en 4×5 pouces. Les modèles 50 mm à 100 mm bénéficient d'une échelle de diaphragme lumineuse et d'un système de préréglage du diaphragme, pratique quand on travaille dans le noir.
Nikon El-Nikkor
La série El-Nikkor a été complétée avec les focales 63 mm f/3,5, 105 mm f/5,6 et 135 mm f/5,6 en 1966, puis le 50 mm f/4 en 1967 et le 75 mm f/4 en 1972. Les El-Nikkor couvrent des focales allant du 40 mm au 150 mm, toutes en monture M39.
Pour le 35 mm, l'El-Nikkor 80 mm f/5,6 est un objectif d'agrandisseur conçu pour la précision en chambre noire, et la gamme El-Nikkor s'est bâti une solide réputation chez les tireurs pour sa qualité optique sur une large plage de grossissements.
Nikon a également sorti une version Apo de son 105 mm f/5,6. Selon l'auteur Ctein, cité sur les forums spécialisés, c'est le seul vrai objectif apochromatique de la gamme, sans aberrations détectables d'aucun type, et avec un contraste excellent dès f/5,6. Le prix sur le marché de l'occasion reflète encore cette réputation.
Minolta E-Rokkor et C.E. Rokkor-X
Le C.E. Rokkor-X 50 mm f/2,8 de Minolta est une optique à six éléments avec une conception de type Gauss modifié, spécifiquement conçue pour les agrandissements depuis le négatif 35 mm. Le E-Rokkor 50 mm f/4,5, lui, est une optique plus simple, optimisée pour la planéité de champ et la haute résolution à courte distance.
Quelle focale pour quel format ?
C'est la question la plus pratique et celle qui génère le plus de confusion chez les débutants. La règle est simple : la focale de l'objectif doit couvrir légèrement plus que la diagonale du négatif.
Pour le 35 mm (24×36 mm), dont la diagonale est d'environ 43 mm, on utilise habituellement un objectif de 50 mm. C'est la focale standard, largement disponible, et elle offre une bonne plage de grossissements sur la plupart des colonnes d'agrandisseur.
Des grossissements standards de 8× ont été établis pour les objectifs de 50 mm, et de 5× pour les 75 mm et 80 mm. Pour le format 6×6 cm, dont la diagonale est d'environ 80 mm, on monte à 75 mm ou 80 mm. Pour le 6×7 cm, on vise plutôt 90 mm ou 100 mm, et pour le 4×5 pouces, la référence est le 135 mm ou 150 mm.
Un objectif trop court pour le format couvrira mal les coins et produira un vignetage ou une chute de résolution marquée en périphérie. Un objectif trop long n'est pas problématique en soi pour la couverture, mais oblige à monter la tête très haut pour obtenir des agrandissements importants, ce qui peut devenir limitant sur les colonnes de taille modeste.
| Format négatif | Diagonale approx. | Focale recommandée | Exemples |
|---|---|---|---|
| 35 mm (24×36 mm) | 43 mm | 50 mm | Rodagon 50 mm, El-Nikkor 50 mm |
| 6×6 cm | ~80 mm | 75 mm ou 80 mm | El-Nikkor 75 mm, Componon-S 80 mm |
| 6×7 cm | ~90 mm | 90 mm ou 100 mm | Rodagon 90 mm, Componon-S 100 mm |
| 4×5 pouces | ~150 mm | 135 mm ou 150 mm | Rodagon 150 mm, Componon-S 150 mm |
Évaluer un objectif d'occasion : ce qu'il faut vérifier
Le marché de l'occasion est la source principale pour ces objectifs, et c'est une bonne chose parce que les prix sont généralement raisonnables pour les modèles courants. Mais quelques points méritent attention avant d'acheter.
L'état des lentilles. Regarder l'objectif en transmission contre une lumière vive, et en réflexion sous une lampe frontale. Les points à chercher : moisissures (filaments ou taches blanches entre les éléments), voile intérieur (buée figée sur le verre), rayures profondes sur les éléments frontaux ou arrière. Un « haze », cette légère opalescence due à des dépôts chimiques entre les éléments, est souvent invisible sur les photos de vente mais visible à l'inspection directe. Sur les tirages, il se traduit par un voile général et une baisse de contraste.
Le diaphragme. Les lamelles d'un objectif d'agrandisseur voient souvent de l'huile avec l'âge, ce qui les rend collantes et faussement calibrées. Ouvrir et fermer le diaphragme à la main : les lamelles doivent bouger librement et rapidement. Si elles s'ouvrent en hésitant ou si l'iris garde une forme irrégulière, c'est un signe d'huile. La réparation est possible mais ajoute du temps et du coût.
La monture. La quasi-totalité des objectifs El-Nikkor courants utilisent la monture M39 (39 mm de diamètre), à l'exception des 135 mm et 150 mm qui disposaient parfois d'un adaptateur réduisant une monture plus large en M39. C'est le standard le plus répandu pour les objectifs d'agrandisseur, mais vérifiez toujours la compatibilité avec votre porte-optique avant d'acheter.
Où trouver ces objectifs à prix raisonnable
eBay reste la source la plus fournie, avec des pages dédiées aux « Darkroom Photo Enlarging Lenses » qui rassemblent des centaines de références. Les eBay américain, britannique et allemand sont les plus actifs. Un El-Nikkor 50 mm en bon état part souvent entre 30 $ et 80 $ USD selon la version et l'état. Un Rodagon 50 mm se situe en général un peu plus haut, autour de 60 $ à 150 $ selon le modèle, avec les versions Apo nettement plus chères.
Les boutiques de matériel d'occasion spécialisées comme KEH offrent des cotes de condition fiables, ce qui réduit le risque par rapport à un achat de particulier. Au Québec, les groupes Facebook de photo argentique permettent parfois de dénicher des bonnes affaires locales, et les ventes de clubs photo sont une option pour inspecter physiquement l'objectif avant d'acheter.
Ce qui est certain : le budget nécessaire pour passer d'une optique médiocre à un Rodagon ou un El-Nikkor en bon état est souvent inférieur à 100 $, et la différence sur les tirages est réelle. C'est probablement le meilleur retour sur investissement disponible en chambre noire.
Pour aller plus loin
Le Rodenstock Apo-Rodagon-N 50 mm f/2,8 est l'objectif à viser si vous travaillez régulièrement en 35 mm et que vous cherchez le meilleur rapport qualité/encombrement. Il se trouve en occasion, parfois neuf de vieux stock, et il peut aussi s'utiliser comme objectif macro sur un appareil numérique.
Si vous travaillez en moyen format et que vous cherchez une valeur sûre à moindre coût, le Nikon El-Nikkor 80 mm f/5,6 est une option stable, facile à trouver, et dont la réputation n'est plus à faire.
Pour évaluer un objectif avant ou après achat, fabriquer un négatif de test (une mire ou un journal imprimé fin photographié à plat sur trépied) et tirer plusieurs fois à des diaphragmes différents en analysant les coins du tirage à la loupe est la méthode la plus directe. Pas besoin d'équipement particulier, et les résultats sont sans ambiguïté.
Sources
- dpreview.com — forum, thread 4584460
- film-and-darkroom-user.org.uk — archive t-3241
- eBay — annonce 325787837899
- eBay — Darkroom Photo Enlarging Lenses
- B&H — Rodenstock Rodagon 150 mm f/5,6
- B&H — Rodenstock Apo-Rodagon-N 50 mm f/2,8
- KEH — Schneider Componon-S 150 mm f/5,6
- KEH — Nikon El-Nikkor 80 mm f/5,6
- dpreview.com — forum, thread 2005537
- film-and-darkroom-user.org.uk — thread 14265
- Nikon — histoire El-Nikkor
- Blue Moon Camera — Minolta C.E. Rokkor-X 50 mm f/2,8
- Blue Moon Camera — Minolta E-Rokkor 50 mm f/4,5